Michel Barnier, tel Lazare

Michel Barnier, tel Lazare

Michel Barnier grand ordonnateur du Brexit pour la Commission européenne. La décision de Jean-Claude Juncker a fait grincer bien des dents au Royaume-Uni, mais aussi sur le continent et au sein même de la Commission européenne. « Un grand come back », s’est félicité un de ses anciens collaborateurs. Plutôt une résurrection. Car Michel Barnier, 65 ans fort bien portés,  a été politiquement tué deux fois.

D’abord par Angela Merkel lors du congrès du PPE à Dublin en mars 2014. Hostile au principe du «spitzenkandidate », la chancelière a organisé ce petit meurtre entre amis avec la complicité de l’Espagnol Mariano Rajoy pour barrer la route de la présidence de la Commission européenne au Français. Elle comptait ensuite flinguer Jean-Claude Juncker avec l’aide du Britannique David Cameron. Mariano Rajoy a éprouvé quelques difficultés à retourner ses troupes favorables à la candidature de Michel Barnier, ont raconté plusieurs participants. Mais ce coup de traître lui vaut aujourd’hui le soutien appuyé d’Angela Merkel alors qu’il éprouve de sérieuses difficultés pour apurer les comptes publics de son pays.

Michel Barnier a été assassiné une seconde fois en 2015 par les amis de Nicolas Sarkozy pendant la campagne des élections régionales en Auvergne Rhône Alpes. « Il incarne l’Europe, tout ce que nos électeurs ne veulent pas », ont accusé les petits barons locaux. Le Parti Les Républicains lui a préféré Laurent Wauquiez, beaucoup plus à droite et au discours très eurocritique. « J’aime bien Michel. Je le verrais bien ambassadeur. Ambassadeur au Vatican », se gaussait Brice Hortefeux, fidèle parmi les fidèles de Nicolas Sarkozy, au cours d’un petit déjeuner avec ses amis du Parlement européen dans un hôtel de Strasbourg. « Ils vont casser le parti avec leurs conneries ». Michel Barnier, homme calme et posé en public, s’est lâché lorsque le propos lui a été rapporté. Signe que le coup lui a fait mal.

Jean-Claude Juncker lui a permis de ne pas sombrer. Il l’a d’abord appointé comme conseiller spécial pour les affaires de défense avant de lui confier la délicate mission de mener à bien la négociation du Brexit pour la partie relevant des compétences de la Commission européenne.

Sa nomination a fait hurler les europhobes britanniques. Le tabloïd le Sun y a vu une déclaration de guerre. Mais tous les Britanniques ne sont pas aussi hystériques. Syed Kamal, chef de la délégation du parti Conservateur au Parlement Européen l’a saluée dans une tribune publiée par le Guardian. « Nous allons négocier avec un homme qui a suffisamment d’expérience et de bonnes relations avec Juncker pour être en mesure de lui donner son avis sans avoir peur ou vouloir lui complaire », a-t-il souligné. L’eurodéputé conservateur britannique se permet même un compliment sur l’Anglais parlé par Michel Barnier, jugé « assez bon pour lui permettre de traiter directement avec ses interlocuteurs ». Une manière élégante de briser l’image du franchouillard qui baragouine péniblement la langue de Shakespeare.

Certains Britanniques auraient préféré négocier avec le Néerlandais Frans Timmermans, beaucoup plus sensible à leurs demandes. « Timmermans est vice-président de la Commission. Il a d’autre choses à faire », a tranché sèchement Jean-Claude Juncker dans un entretien au quotidien belge Le Soir. « Michel Barnier est un type bien , il connaît les problèmes britanniques sur lesquels on va devoir négocier », a-t-il ajouté. Le choix du président n’a pas plu a tout le monde au sein de  l’exécutif bruxellois. « Il y a en a un qui n’a pas apprécié »,  a ironiquement confié un proche du président lorsqu’un commissaire s’est répandu en propos peu amènes sur Juncker et son équipe dans les media britanniques.

Le choix du Français n’est pourtant pas aussi machiavélique que d’aucuns le laissent croire. Michel Barnier a été ministre de l’Environnement, ministre des Affaires européennes, ministre de l’Agriculture et ministre des Affaires étrangères, commissaire européen à deux reprises, chargé des Politiques Régionales et du cadre financier de 1999 à 2004, puis responsable du Marché Intérieur et des Services de 2009 à 2014. L’homme est un Européen convaincu, il siège dans les instances du Parti Populaire Européen (PPE) et il connaît bien les rouages de la machine. Les méchantes langues disent de lui qu’il ne sait faire qu’une seule chose à la fois. Mais il la fait bien. La création de l’Union bancaire ne fut pas une mince affaire. Sur les 42 textes, il s’enorgueillit de n’avoir eu que deux votes contre des Britanniques, l’un sur bonus, l’autre sur les ventes à découvert. La bête noire de la City, comme le décrivent les tabloïds, n’est finalement pas si mauvaise. « Nous aurions pu avoir bien pire comme personne à la barre que le pragmatique et expérimenté Barnier », a insisté Syed Kamal. Le Français prendra ses fonctions le 1er octobre. Le temps de constituer son équipe. Elle sera réduite. L’Allemande Sabine Weyand, ancienne directrice générale adjointe au Commerce le secondera et deux conseillers Stephanie Riso et Georg Emile Rikeles l’assisteront. Barnier aura rang de directeur général, mais il dépendra directement du président de la Commission européenne qui veut avoir son mot à dire sur l’accord final conclu avec Londres. L’affaire n’a pas été évidente. Certains Etats membres voulaient la tenir à l’écart et la France a pesé pour lui éviter le hors jeu.

Les négociations ne débuteront que lorsque la procédure de divorce aura été officiellement activée par les Britanniques. Michel Barnier sera à la manœuvre pour tous les points techniques et juridiques. Il devra composer avec l’équipe des Etats, dirigée par le diplomate belge Didier Seeuws, ancien conseiller de Herman van Rompuy, chargé de la partie politique. Les discussions s’annoncent dures, car les Britanniques ne sont absolument pas préparés. Jean-Claude Juncker les a échaudés en avertissant qu’il sera sans merci pour les « déserteurs ». Londres va chercher à mettre Barnier sur la touche et privilégier la négociation avec l’équipe Seeuws pour tenter de diviser les dirigeants européens à son avantage. Il peut déjà compter sur le soutien actif du gouvernement néerlandais. « Je n’aime pas ces sommets sans le Royaume Uni. Les Britanniques sont toujours membres de l’UE »,  s’est insurgé le Premier ministre Mark Rutte à l’ouverture du sommet informel organisé le 16 septembre à Bratislava pour préparer l’UE post-Brexit.

 

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