Apprentis sorciers

Apprentis sorciers

Imprudence,  inconscience, impudence. L’Europe est tombée entre les mains d’irresponsables. Ils jouent avec les peurs, jonglent avec les mensonges et jouissent d’un sentiment d’impunité. L’embauche de l’ancien président de la Commission européenne José Manuel Barroso par Goldman Sachs, incarnation de la finance débridée, est la dernière illustration de l’indécence des élites européennes responsables de la fracture entre l’Europe et ses citoyens.

« Nous devons être conscients de la colère de l’opinion. Nous ne pouvons pas être aveugles ni autistes ». Pierre Moscovici parle d’or. Son analyse des causes du Brexit sonne juste, mais il prêche dans le désert. Les dirigeants européens s’insurgent, déplorent, tempêtent, promettent un « sursaut fédérateur », mais ne font rien. L’Union européenne pourrait bien avoir été blessée à mort par le divorce avec les Britanniques, et ils sont nombreux à vouloir lui porter le coup de grâce en France, aux Pays Bas, en Allemagne. Des initiatives sont promises à l’automne. Ce sera peut être trop tard.

Inconscience

Le référendum est une arme à manier avec précaution pour l’Europe. A chaque fois, le résultat a été désastreux. Les Britanniques ont dit non à l’Union européenne et tout le monde semble surpris. Mais depuis que leur avis a été demandé aux Danois en 1992 sur le traité de Maastricht, le non s’est toujours imposé. Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a eu beau avertir les Grecs qu’un refus du plan de sauvetage conçu par les créanciers du pays serait considéré comme un non à l’Europe, la réponse a été négative. Et les Néerlandais ont refusé de ratifier l’accord d’association entre l’UE et l’Ukraine pour signifier leur mécontentement contre une Europe sourde à leurs inquiétudes.

Ces échecs n’ont pas dissuadé Matteo Renzi et Viktor Orban. Le chef du gouvernement italien va poser la question de confiance sur son projet de réforme constitutionnelle et le Premier ministre Hongrois demande à son pays s’il doit accepter les quotas de réfugiés imposés par l’Europe pour soulager l’Italie et la Grèce. Les deux consultations sont organisées en octobre et sont conçues comme un plébiscite par leurs instigateurs. Mais si Viktor Orban veut un Non pour poursuivre sa politique conflictuelle avec l’UE, Matteo Renzi, lui, pourrait bien avoir creusé sa tombe en annonçant son intention de démissionner en cas d’échec. Le jeune dirigeant italien n’a jamais été élu. Il a pris le pouvoir grâce à un coup de force au sein du PD et s’est aliéné nombre de caciques du parti. Il a beau insister sur les enjeux du référendum, « occasion pour l’Italie de changer de classe politique », son inconscience fait trembler l’Union européenne. L’Italie est aujourd’hui considérée comme la nouvelle ligne de faille de l’Europe en raison de la fragilité de son système bancaire et d’une dette publique pesant 133 % de son PIB. « L’instabilité politique serait source d’instabilité financière », avertit Guntram Wolff de l’Institut Bruegel, un des centres de réflexion bruxellois.

Inconsistance

Le salut de l’Union pourrait venir de l’inconsistance de ses adversaires. Incapables de gérer une victoire à laquelle ils ne semblaient pas croire et surtout pour ne pas avoir à répondre de leurs mensonges, Boris Johnson et Nigel Farage ont tiré leur révérence après avoir provoqué le chaos. Chef de file des eurosceptiques au sein du parti conservateur, Johnson a renoncé à briguer la succession de David Cameron. « Il était incapable d’assumer un leadership », a expliqué son allié Michael Cove en guise d’oraison funèbre pour l’ancien maire de Londres. Nigel Farage, plus connu au Parlement européen que dans son pays où il n’a jamais été élu, a pour sa part renoncé à la présidence de l’UKIP, le parti europhobe britannique.

Les désertions des colonels europhobes ont consterné. « Cameron, Johnson et Farage se comportent comme des rats fuyant un navire en perdition », a ironisé Guy Verhofstadt, président du groupe des Libéraux au Parlement européen. « Farage est le dernier des couards. Il quitte le chaos qu’il a provoqué et cela démontre qu’il n’est pas du tout crédible », a pour sa part tancé Manfred Weber, le patron du groupe du PPE, la droite conservatrice européenne reniée par les conservateurs britanniques qui avaient constitué un groupe dissident au Parlement européen. La décision de Nigel Farage de continuer à siéger jusqu’à ce que le divorce soit entériné à achevé de décrédibiliser le personnage. « Il ne veut pas lâcher le salaire européen » a raillé Guy Verhofstadt. Il en faudra davantage pour déstabiliser le grossier histrion anglais.

Europhobes

Mais le comportement des europhobes britanniques sert la cause européenne. « Je pensais qu’ils avaient un plan. Ils n’en avaient aucun », a commenté Jean-Claude Juncker. « Au lieu de cela, ils quittent le navire. Ils se disaient patriotes, mais les vrais patriotes ne démissionnent pas face aux difficultés ». L’attaque vise surtout les europhobes du continent, la Française Marine Le Pen et le Néerlandais Geert Wilders. L’initiative du député travailliste britannique Chuka Umuna de démonter chacune des promesses faites par Johnson et Farage pourrait faire mal. « Ils ont promis que quitter l’UE ne causerait aucun dommage à notre économie, ils ont promis que le Brexit permettrait de dégager 350 millions de livres chaque semaine à allouer au système de santé, ils ont assuré que le Royaume Uni pourrait accéder au marché unique européen tout en bloquant les migrations européennes. Nous les interpellerons lorsque leurs promesses n’ont pas été tenues ou se sont avérées impossible . Nous le devons aux électeurs, qu’ils aient voté Leave ou Remain », a expliqué l’élu.

Divorce

Le divorce entre l’UE et le Royaume uni sera consommé. Il doit l’être. « Considérer qu’il s’agissait simplement d’un référendum consultatif et ne pas tenir compte de son résultat est une voie très dangereuse. Elle risque d’accentuer la distance et la défiance entre les peuple et l’UE », avertit un diplomate européen de haut rang. Ironie de l’histoire, le divorce sera géré par Theresa May, eurosceptique mais favorable au maintien du Royaume Uni dans l’UE. Successeur désigné de David Cameron à la tête du parti conservateur, elle prendra ses fonctions de Premier ministre le 13 juillet et a confirmé son intention de respecter la volonté des électeurs et de conclure le divorce.

Tous les Non à l’Europe ont été suivis d’un repentir. Des concessions ont été consenties pour rassurer et emporter l’adhésion des réfractaires, sauf pour la Grèce. Le plan accepté par Alexis Tsipras en août 2015 a imposé des efforts bien plus considérables aux Grecs. Les lendemains qui chantent promis par les partisans du non se sont transformés en cauchemar. Le pays était au bord de l’asphyxie et le Grexit menaçait de devenir réalité. Revenu de l’enfer, le jeune Premier ministre grec, représentant de la gauche radicale européenne, s’est permis de faire la leçon à David Cameron et aux autres dirigeants lors du dernier sommet européen le 28 juin « Le référendum est une consultation facile. Il n’y a que deux réponses possibles, mais vous devez être préparés pour les conséquences de chacune d’elle », a-t-il expliqué. Rires jaunes autour de la table

Pantalonnade

Divorcé, le Royaume Uni va redevenir un Etat tiers pour l’Union européenne et il va devoir négocier son nouveau statut. Theresa May veut le meilleur. Aujourd’hui c’est celui de la Norvège. Mais pas question de statut à la carte. La Norvège accède au grand marché européen, mais pour cela elle accepte la libre circulation des biens, des capitaux des services et des personnes, elle contribue de manière substantielle au budget européen, elle accepte le contrôle de la Commission européenne et de la Cour européenne de Justice et surtout elle ne participe à aucune prise de décision. Si Theresa May accepte cela, le Brexit aura été une énorme pantalonnade.

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