L’Europe différenciée

L’Europe différenciée

L’Europe a soixante ans et elle est au bout du rouleau, paralysée par ses querelles et son manque d’ambitions. Le constat est amer, mais il ne signifie pas la fin de l’aventure. La réunion à Rome le 25 mars pour commémorer le soixantième anniversaire du traité fondateur veut être l’occasion d’une renaissance. Elle va imposer de se montrer brutal vis à vis de certains partenaires de l’Est, en pleine dérive anti-européenne.Le rôle du méchant est revenu à François Hollande. Le chef de l’État français tire sa révérence et n’a plus rien à perdre. Il s’est soigneusement mis en scène à Versailles, entouré par la chancelière Angela Merkel, le président du conseil italien Paolo Gentiloni et le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy, promu à cette occasion dans le club des « Grands » Etats membres. « L’Unité n’est pas l’uniformité. Je plaide pour des coopérations différenciées, pour que des pays puissent aller plus loin », a-t-il lancé lors de la conférence de presse à l’issue de la réunion. Le concept n’est pas nouveau, mais le choix du mot « différenciées »  l’est, et il est fort.

Jusqu’à présent les coopérations étaient renforcées. Elles étaient ouvertes, incitatives, unificatrices, même si la toute première, adoptée par 14 pays en 2010, a servi pour régler les divorces internationaux. « Différenciées » introduit la notion de relégation et d’élimination. Il a été choisi à dessein. « Un certain nombre de pays doivent comprendre qu’ils risquent la marginalisation », m’a expliqué un conseiller « La Pologne et la Hongrie sont les pires moutons noirs , mais ils ne sont pas les seuls », a-t-il ajouté. Même tonalité entendue dans le cabinet de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne.  L’Union européenne est à l’heure des choix et elle décidera à Rome si elle peut poursuivre à 27 ou si elle doit se redimensionner, confie-t-on. Un enjeu risqué avertit l’ancien Premier ministre libéral finlandais Alexander Stubb dans une tribune publiée par le Financial Time. « Nous y sommes. Les Etats membres sont en désaccord sur les objectifs de l’intégration européenne, et le débat sur le noyau dur revient ». Stubb est préoccupé. « Le noyau dur, c’est comme l’arme nucléaire. Vous pouvez menacer, mais pas l’utiliser», souligne-t-il. Il redoute une explosion de l’Union européenne si elle se replie ainsi.

Le message sera-t-il entendu à Varsovie et à Budapest ? Il est permis d’en douter. Les dirigeants de ces deux pays sont sortis de la route. Le Hongrois Viktor Orban et le Polonais Jaroslaw Kaczynski refusent toute intégration et violent les règles de l’État de droit. « Kaczynski est un idéologue. Il pense que l’Europe freine la Pologne », souligne le chef de la diplomatie luxembourgeoise Jean Asselborn. Angela Merkel l’a enfin compris. La chancelière s’est rendue à Varsovie pour tenter de faire entendre raison aux dirigeants polonais. En vain. « La Première ministre Beata Szydło comprend, mais pas Kaczynski », a-t-elle confié à son retour. Ce comportement exaspère. Jean Asselborn ose dire ce que les autres murmurent. « Nous devrions faire prendre conscience à la population polonaise des conséquences négatives qu’entraînent les infractions à l’État de droit. Varsovie bénéficie de financements européens qui s’élèvent à environ 4 % du rendement économique national », explique-t-il. « La réponse, c’est plus de fonds structurels pour la Pologne », tranche-t-on à Paris.

La menace ne semble pas émouvoir à Varsovie. Au contraire. Le gouvernement polonais a entrepris d’empoisonner la préparation de la réunion de Rome en refusant la reconduction du Polonais Donald Tusk pour un nouveau mandat de 2 ans et demi à la présidence du Conseil européen, parce que Tusk est un opposant. La règle du consensus est mise à mal pour la reconduction du président du Conseil et la tension monte. Le PPE (Parti Populaire européen, droite et centre droit) dont Donald Tusk est membre a exclu de ses rangs Jacek Saryusz-Wolski, le candidat avancé par Varsovie contre Donald Tusk. L’homme était vice-président du PPE. L’avertissement est clair. « Tusk sera reconduit », assure un haut responsable européen. A voir.

La réunion de Rome sera un moment important, mais rien ne sera décidé avant les élections en France et en Allemagne. «2018 sera l’année des choix », explique un diplomate de haut rang. Les oracles ne sont pas favorables à des prises de décisions à Rome, un mois avant une élection présidentielle difficile en France et trois mois avant un scrutin incertain pour Angela Merkel face au social démocrate Martin Schulz.

Pour le moment, les discussions portent sur les termes de la déclaration de Rome. « La réalité c’est que les Etats ne sont pas d’accord sur grand chose » , confie un diplomate de haut rang impliqué dans ces travaux. « Il faut recréer une dynamique, marquer l’unité au moment où vont commencer les négociations pour la rupture avec le Royaume Uni et être audible par les opinions publiques », souligne un conseiller. L’issue des élections aux Pays Bas, en France et en Allemagne permettra ensuite de voir plus clair. Il est évident que si Marine Le Pen, la présidente du Front National, l’emporte en France, ce sera la fin, car son objectif est la mort de l’Union européenne.

Sa défaite permettra de relancer la machine européenne. Tout le monde attend une France forte, engagée pour l’Europe, capable de co-piloter avec l’Allemagne la négociation infernale que sera le Brexit. Pour le moment, elle est « très affaiblie », déplore la Commission européenne.

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