We’re America, bitch

We’re America, bitch

L’Italie et la Pologne l’ont compris rapidement: Donald Trump n’a pas d’amis, pas d’alliés, juste des partenaires en affaire. L’Amérique n’est plus une puissance protectrice mais un pays anxiogène dirigé par un président « égotiste narcissique », revanchard et méchant. Le réveil est dur pour les petits Européens.

« We’re America, bitch » (Nous sommes l’Amérique, bordel). La formule est violente. Jeffrey Goldbeg, auteur d’une fascinante analyse sur la doctrine de Donald Trump publiée par le mensuel culturel américain The Atlantic, l’a entendue de la bouche d’un proche conseiller du président américain. Elle peut être comprise comme un doigt d’honneur à l’adresse de ses contempteurs.

« Pas d’amis, pas d’ennemis ». Le président des Etats-Unis est partisan d’alliances au gré des intérêts des Etats-Unis. Il abhorre l’Organisation mondiale du commerce, méprise l’Union européenne, déteste le G7, critique l’OPEP, torpille l’accord international conclu avec l’Iran en 2015 pour limiter son programme nucléaire. Il rejette toutes les formes de structures et l’Otan devrait le comprendre lors du sommet de l’Alliance les 11 et 12 juillet à Bruxelles.

« Donald Trump méprise les Européens », soutient Judy Dempsey, responsable du blog de Carnegie Europe, un centre de réflexion européen. Il a humilié Emmanuel Macron et Angela Merkel, venus à Washington lui demander d’exempter « ses alliés » de l’Union européenne des taxes sur l’acier et l’aluminium imposées pour protéger le marché américain. Après les avoir laissé lanterner en leur laissant croire qu’il pourrait reconsidérer sa position, il a sanctionné l’UE. Le Canada et le Mexique, ses partenaires au sein de l’ALENA, ont également été frappés. En revanche, le Brésil, l’Argentine et l’Australie ont été exemptés après avoir accepté de réduire leur production. La méthode du bras de fer paie. Il s’en vante dans ses tweets rageurs à l’adresse de ses partisans.

« La gouvernance mondiale ne figure pas parmi les priorités des États-Unis. Seuls les accords bilatéraux, fondés sur un calcul transactionnel de leurs avantages directs et immédiats pour les États-Unis, sont considérés comme des moyens précieux pour protéger l’intérêt national américain », explique le diplomate et ancien commissaire européen italien Ferdinando Nelli Ferroci, président de l’Instituto Affari Internazionali (IAI).

« Donald Trump est inapte au multilatéralisme. Intellectuellement c’est trop compliqué pour lui », soutient l’ancien directeur de l’OMC Pascal Lamy. « Il ne comprend que le bilatéral et la logique du bras de fer », affirme le Français. « Psychiquement, cet égotiste narcissique ne trouve pas sa place dans une discussion multilatérale. Il doit être au centre du show ».

Judy Dempsey partage cette analyse. « Trump est souvent désordonné et il lui est difficile de traiter avec des alliés, car cela demande de la patience et de faire des compromis. Traiter avec des dirigeants autoritaires et des dictateurs est une autre affaire. Avec le président chinois Xi Jinping, le président russe Vladimir Poutine, le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, pas besoin de s’embarrasser des valeurs et des règles », explique-t-elle.

Le sabordage du sommet du G7 et le théâtral sommet de Singapour avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un illustrent cette thèse. « Quelle est la différence entre l’accord sur le désarmement nucléaire conclu avec l’Iran par Obama et celui passé par Trump avec la Corée du Nord ? Le premier est soumis à des contrôles, le second est écrit sur du sable », souligne le correspondant du Monde aux Etats-Unis Arnaud Leparmentier. « We are the fuck Obama doctrine », a expliqué à Jeffrey Goldberg un ami de Donald Trump.

« Un tel comportement doit interpeller l’Europe, l’obliger à réagir, à privilégier l’Europe d’abord avec un buy européan act », affirme Jean-Dominique Giuliani de la Fondation Schuman. « Cela impose un changement de culture pour beaucoup de nos partenaires européens », souligne-t-il. « Mais Trump, après Poutine, vont peut être nous aider à nous affirmer et nous contraindre à prendre en charge la sécurité du continent », plaide-t-il.

« Il faut en finir avec l’attentisme dans l’Atlantisme, cette position consistant à dire c’est un mauvais moment à passer », renchérit Sébastien Maillard, directeur de l’Institut Jacques Delors. « Les Européens sont devenus des ennemis pour Donald Trump. Le sommet bilatéral avec Kim est un pied de nez après sa décision de rompre l’accord international conclu avec l’Iran. Cette nouvelle humiliation doit inciter les Européens à se démarquer et à faire sans Donald Trump », affirme-t-il.

L’Europe de la Défense va dans ce sens. « L’Europe doit prendre en charge la sécurité du continent. Cela ne veut pas dire que l’Otan soit obsolète, mais il faut nous organiser », plaide Jean-Dominique Giuliani.

« Le sommet de l’Otan sera une nouvelle démonstration de la méthode brutale de Donald Trump », avertit Sebastien Maillard. Le président américain a ouvert les hostilités sur le partage du coût des dépenses militaires avec une série de tweets avant d’arriver à Singapour pour son sommet avec Kim.

« Les États-Unis assument pratiquement l’intégralité du coût de l’OTAN et protègent plusieurs des pays qui nous arnaquent sur le commerce (ils ne paient qu’une fraction du coût et rient !) », a-t-il attaqué. « L’Allemagne paie (lentement) 1% de son PIB à l’OTAN, alors que nous payons 4% d’un PIB BEAUCOUP plus élevé. Est-ce que quelqu’un croit que cela a du sens ? Nous protégeons l’Europe (ce qui est bon) avec de grandes pertes financières, puis nous sommes injustement frappés sur le commerce. Le changement arrive ! », a-t-il ajouté.

« Les Américains cherchent à prendre leurs distances de l’Alliance. Les Européens doivent en tirer les conséquences et avancer sur l’Europe de la défense », plaide Sébastien Maillard.

« On est au pied du mur », soutient Jean-Dominique Giuliani. « Certains de nos partenaires sont terrifiés par un affaiblissement de l’Otan », rappelle-t-il. La Pologne est prête à financer une présence accrue des forces armées américaines sur son territoire. Un « document d’information » rédigé au ministère de la Défense indique que la Pologne pourrait dépenser entre 1,5 et 2 milliards de dollars pour participer aux frais de stationnement d’une unité blindée américaine. « Ce n’est pas une fake news », a commenté Pawel Soloch, chef du Bureau de sécurité nationale à la présidence polonaise.

L’Europe est confrontée à un « test de souveraineté », a affirmé Emmanuel Macron. Elle doit « décider si elle veut subir ou réagir et construire ». Angela Merkel s’est rangée à son côté et s’est engagée pour une vraie défense européenne. Le parapluie américain est en train de se refermer, a expliqué la chancelière.

Mais tous les Européens ne suivent pas et Donald Trump joue sur les peurs et les rancœurs pour miner l’Union. Pendant le G7, le tout nouveau chef du gouvernement italien Giuseppe Conte lui a fait allégeance. L’homme est sous le contrôle des dirigeants de la Ligue, parti d’extrême droite, et du Mouvement 5 étoiles, deux formations anti-européennes coalisées pour prendre le pouvoir. Mais le président américain se moque du pédigrée de son interlocuteur. « C’est un mec vraiment génial. Il sera honoré à Washington, à la Maison Blanche, sous peu. Il fera un excellent travail. Le peuple italien a eu raison ! », a-t-il gazouillé,  visiblement satisfait de saper l’unité des Européens. Si la crise ouverte entre la France et l’Italie sur les migrations s’envenime, elle pourrait dévaster la maison Europe.

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