Otan: « empeachment » au sommet de Londres

Otan: « empeachment » au sommet de Londres

La hache de guerre a été enterrée à l’Otan après la charge d’Emmanuel Macron. L’administration américaine à d’autres chats à fouetter en ce moment avec la procédure d’ empêchement contre Donald Trump pour s’engager dans une crise avec la France. Le sommet du 70e anniversaire de l’Alliance le 4 décembre à Londres devrait se dérouler sans heurts. Mais avec l’imprévisible locataire de la Maison Blanche tout est toujours possible. Surtout si le président français relance la polémique.

« Washington se fout des états d’âme du président français. Ils sont tous sur l’impeachment ». Le ton a été donné lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Alliance convoquée le 20 novembre pour préparer le sommet. L’Américain Mike Pompeo semblait être sur une autre planète, comme déconnecté. Tous les écrans étaient branchés sur l’audition publique de Gordon Sondland, l’ambassadeur américain auprès de l’UE. Ce proche du président a déclaré que Donald Trump avait bien conditionné une rencontre avec son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky au lancement, par Kiev, d’enquêtes contre les démocrates américains. « Nous avons suivi les ordres du président », a-t-il expliqué. Et il a reconnu qu’il y avait bien eu un « donnant-donnant ». 

Mike Pompeo n’a pas souhaité commenter. « J’ai assisté à des réunions toute la journée et je n’ai pas eu l’occasion de voir ce témoignage », a-t-il soutenu. Son point de presse a été bref. Il avait peu à dire. 

Soulagement général, car tout le monde redoutait une furia américaine après le coup de gueule du président français contre l’absence de coordination entre des membres de l’Alliance  engagés dans une coalition internationale contre l’Etat islamique en Syrie.

« Vous avez des partenaires qui sont ensemble dans une même région du globe et vous n’avez aucune coordination de la décision stratégique des Etats-Unis (de retirer ses troupes) avec les partenaires de l’Otan. Il n’y a en a pas. Nous assistons à une agression menée par un autre partenaire de l’Otan, la  Turquie, dans une zone où nos intérêts sont en jeu, sans coordination … Sur le plan stratégique et politique, force de constater que nous avons un problème », a-t-il déploré dans un entretien à l’hebdomadaire The Economist.  Le diagnostic est féroce. « C’est pour moi la mort cérébrale de l’Otan ».  Une manière de répondre  à Donald Trump qui a jugé l’Otan obsolète et mis en doute la solidarité prévue par l’article 5 en cas d’attaque contre un membre.

Le propos a peu ému à Washington. En revanche il provoqué le bruit et la fureur dans l’Union européenne. L’entretien est paru le jour où Angela Merkel recevait à Berlin le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg et annonçait une augmentation du budget allemand de la Défense. Emmanuel Macron a ruiné l’effet et fâché la chancelière.

« J’en ai assez de ramasser les morceaux. Encore et encore, je dois recoller les bouts de tasse que vous avez cassés pour qu’on puisse ensuite s’asseoir et prendre une tasse de thé ensemble », lui a-t-elle lancé quelques jours plus tard lors d’une réunion à Berlin pour l’anniversaire de la chute du Mur. Le propos a été rapporté par le correspondant diplomatique en Europe du New York Times Steven Erlanger dans une analyse au vitriol des relations franco-allemandes. Elles sont au plus bas, reconnaissent diplomates et dirigeants politiques et elle ne vont pas s’améliorer. Selon un proche de la chancelière, Angela Merkel ne supporte plus Emmanuel Macron, car il n’écoute personne.

Annegret Kramp-Karrenbauer, la ministre allemande de la Défense et patronne de la CDU, a ouvertement accusé le chef de l’Etat français de vouloir remplacer l’Otan.  Jens Stoltenberg a mis en garde contre un tel dessein. « Nous devons renforcer l’Alliance, pas l’affaiblir », a-t-il affirmé.

« L’Union européenne ne peut pas remplacer l’Otan. La sécurité de l’Europe dépend du lien transatlantique. Si on éloigne les Etats-Unis de l’Otan, on divise l’Union européenne et on l’affaiblit », a-t-il mis en garde.

Angela Merkel est sur cette ligne. « L’Europe ne peut pas se défendre seule pour le moment, nous dépendons de l’Alliance transatlantique », a-t-elle soutenu quelques jours avant le sommet de Londres. Son ancienne ministre de la Défense Ursula von der Leyen, nommée en juillet à la présidence de la Commission européenne, s’est rangée sur cette ligne après avoir obtenu l’investiture du Parlement européen le 27 novembre.  « L’Union européenne ne sera jamais une alliance militaire et la Défense collective incombera à l’Otan sans que ce la soit remis en question », a-t-elle soutenu.  Emmanuel Macron est de plus en plus isolé.

« La fracture stratégique franco-allemande est devenue visible. Les deux pays ne sont pas d’accord sur le rôle futur des Etats-Unis en Europe, sur l’Otan et sur les relations avec la Russie », analyse Ulrich Speck, collaborateur du German Marshall Fund.

« Pour Macron, l’Otan est devenu anachronique, ou en « mort cérébrale », parce que la Russie n’est plus un ennemi – contrairement à l’Union soviétique pendant la guerre froide – mais un futur ami et partenaire. Et l’Otan est inutile dans le Sud, la région qui compte pour Macron », souligne-t-il.

« Mais Pour Berlin, l’Otan reste l’avenir pour la défense de l’Europe », affirme-t-il. Et « la plupart des Etats de l’Est de l’Europe veulent garder les Etats-Unis dans le jeu pour tenir la Russie à distance et ils montrent peu d’intérêt pour la guerre contre le terrorisme menée au Sud par la France », conclut-t-il.

L’analyste Ulrike Esther Franke ne partage pas ce point de vue. Elle s’est livrée à une étude des positions d’Emmanuel Macron et de AKK et considère que les deux dirigeants sont « divisés sur une idée partagée », à savoir que la France et l’Allemagne doivent réagir en commun face à l’affaiblissement du lien transatlantique. « Il est temps que la France et l’Allemagne reconnaissent à quel point ils sont d’accord », soutient-elle dans un commentaire pour l’European Council on Foreign Relations.

A l’Otan, la réunion des ministre des Affaires étrangères a été consacrée à limiter les dégâts. Les propos d’Emmanuel Macron ont déplu dans cette enceinte patronnée par Washington. « Il met le doigt sur des problèmes réels, mais il est allé trop loin », a confié le représentant d’un pays ami. « Il n’y a pas à l’heure actuelle d’alternative crédible à l’Otan. On a besoin des capacités américaines, sauf si on est disposé à payer davantage », a-t-il souligné. Or les faits sont têtus: la plupart des membres de l’UE dans l’Alliance sont à la peine pour consacrer 2% de leur PIB à leurs dépenses de Défense et n’arrivent pas à fournir les capacités requises pour l’initiative 4X30. Sans les moyens américains, les 30 bataillons, les 30 escadrilles et les 30 unités navales avec leurs escortes ne peuvent être mobilisés en 30 jours. Washington le rappelle à ses alliés européens à chacune des réunions et Donald Trump ne se privera pas de le faire à nouveau à Londres. 

Emmanuel Macron ne redoute pas l’épreuve. « La France est un allié crédible, car elle contribue à la sécurité transatlantique par son budget de défense, sa dissuasion nucléaire et ses opérations militaires, y compris de haute intensité, et notamment ses efforts en matière de lutte contre le terrorisme dans le Sahel ou le Levant », a rappelé Jean-Yves le Drian.  Treize militaires français de l’opération Barkhane ont trouvé la mort lundi soir au Mali dans la collision de deux hélicoptères engagés dans une mission de combat contre des jihadistes, 

Mais les autres Européens ne sont pas aussi à l’aise. Il redoutent le courroux de Donald Trump. Le président américain avait humilié la chancelière lors du dernier sommet à Bruxelles en l’accusant de contribuer à l’effort de guerre de la Russie avec ses achats de gaz et de mendier la protection américaine. Berlin ne veut plus passer pour le mauvais élève sur le partage du fardeau, thème récurent du discours américain. Son budget pour la défense a été augmenté et devrait se monter à 50,3 milliards d’euros en 2020, soit 1,42% de son PIB. Cela reste encore loin des 2% exigés par Donald Trump. Mike Pompeo s’est toutefois montré magnanime. Il a félicité les alliés pour les efforts réalisés, mais il a averti que cela restait encore insuffisant.

Le lancinant débat du partage du fardeau des dépenses militaires sera à nouveau le point principal pour le Sommet de Londres. Jens Stoltenberg espère gérer les colères du commandeur. Il va le noyer sous les chiffres, tous en progression. La réunion doit être courte et la déclaration finale brève: « deux pages, avec de la substance », soutient un diplomate. Mais il va aussi falloir contenter Emmanuel Macron. « Je ne peux pas faire comme si de rien n’était » après l’offensive turque contre les forces kurdes au nord-est de la Syrie lancée après un entretien entre Donald Trump et le président Recep Tayyip Erdoğan, a-t-il averti.

Paris a demandé la constitution d’un « petit groupe personnalités éminentes » chargé de « réfléchir, en bonne intelligence avec le secrétaire général, sur la relation de l’Otan avec la Russie et sur les futurs grands enjeux de sécurité collective, comme la menace terroriste, la Chine et l’impact militaire des grandes ruptures technologiques ».

L’Allemagne a soumis une proposition un peu différente et plus consensuelle: la constitution d’un comité d’experts présidé par le secrétaire général Jens Stoltenberg pour renforcer le processus politique au sein de l’Alliance.

La différence est minime, mais d’une grande importance pour le Norvégien. Jens Stoltenberg est d’ordinaire peu expressif. Mais au cours de sa conférence de presse, il a fait connaitre sa préférence. Il a ignoré la proposition française et jugé que la proposition allemande avait « beaucoup de mérite et d’intérêt ». Mike Pompeo s’est gardé d’intervenir dans ce débat. « Je ne pense pas que ce soit le bon moment ni le bon format », a-t-il déclaré.

L’issue de ce bras de fer se jouera au sommet de Londres.  « Jens Stoltenberg devrait obtenir un mandat pour lancer les travaux de ce comité d’experts qui devra rendre un rapport pour le sommet de l’Otan en 2021 », a expliqué le chef de la diplomatie du Luxembourg Jean Asselborn. Une petite défaite pour Emmanuel Macron. Le prix pour recoller les pots cassés.

 

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