L’Otan a 70 ans, des muscles, mais pas de cerveau

L’Otan a 70 ans, des muscles, mais pas de cerveau

Le 70e anniversaire de l’Otan à Londres a tourné au dîner de cons et Donald Trump s’en est rendu compte. Le président américain est reparti vexé, mais tout n’a pas été raté : L’Alliance a décidé d’engager une réflexion sur sa stratégie vis à vis de la Russie et de la Chine et les alliés membres de l’Union européenne devraient rapidement se positionner à leur tour pour la compléter avec l’examen de leur relation avec les Etats-Unis et la Turquie.

Tout avait mal commencé. La charge d’Emmanuel Macron contre une Alliance en état de « mort cérébrale » parce que les Etats-Unis et la Turquie ne consultent plus leurs partenaires a fait très mal. Mais au lieu de reconnaître le problème, tout le monde s’est ligué contre le porteur de mauvaises nouvelles. Dire que le sommet a été une réussite pour le président français est pour le moins osé. Personne ne l’a suivi, ni soutenu. Au contraire.

Donald Trump a ouvert les hostilités dès son arrivée. Il a qualifié de « très insultants » les propos d’Emmanuel Macron, vanté le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg, qui fait « un boulot formidable » et défendu le président turc Recep Tayyip Erdogan. Toute la journée, le président américain a joué son rôle de parrain de l’Alliance. Il a délivré les bons points et fustigé les mauvais payeurs, sans jamais écouter.

Il était de bonne humeur mardi soir lorsqu’il a assisté à la réception offerte par la Reine Elisabeth II. Mais il a déchanté le lendemain matin avant d’arriver pour la réunion de travail du sommet organisée sur un golf de luxe à Watford, dans la banlieue de Londres. Il était devenu le ridicule dont tout le monde se gausse dans une vidéo qui tournait à la vitesse d’un supersonique sur Twitter, son réseau social favori.

Sur les images, le Premier ministre canadien Justin Trudeau et le président français se gaussent de leurs rencontres avec Donald Trump et leurs propos amusent beaucoup la princesse Anne, le Premier Britannique Boris Johnson et le chef du gouvernement néerlandais Mark Rutte.

Son adversaire démocrate Jo Biden, en campagne pour l’investiture de son parti pour les présidentielle, a immédiatement exploité l’affaire. « Le monde se moque du président Trump. Il le voit pour ce qu’il est vraiment: dangereux, incompétent et incapable d’un leadership mondial. Nous ne pouvons pas lui donner quatre ans de plus comme commandant en chef », a-t-il écrit sur son compte twitter.

« Trudeau est un hypocrite », a lâché le milliardaire républicain, qui avait déjà eu des échanges difficiles avec le Canadien après le G7 de 2018.

Contrarié, il a annulé sa conférence de presse finale, mais il a tenté de faire bonne figure. Il s’est ainsi dit très content de sa saillie. « C’était drôle quand j’ai dit que ce type était hypocrite », a-t-il lancé . Et il a lâché une pique contre Emmanuel Macron. « Le président français s’est beaucoup rétracté au cours de notre tête à tête », a-t-il affirmé à l’issue de son entretien avec l’Italien Giuseppe Conte. 

« Nous vivons dans un monde où la politique et le spectacle vont la main dans la main », a déploré le ministre des Affaires étrangères du Luxembourg. Jean Asselborn a regretté que les dissensions publiquement exprimées aient occulté les résultats du sommet du 70e anniversaire de l’Otan.

Jens Stoltenberg a abondé dans ce sens. « Les désaccords attireront toujours plus l’attention que lorsque nous sommes d’accord », a-t-il souligné. Emmanuel Macron  a-t-il été suivi? A -t-il une influence sur les décisions de l’Otan ? Manifestement non. L’Alliance est coutumière des coups de gueule et des désaccords français. La crise de Suez en 56, le départ de la structure intégrée en 66, Jens Stoltenberg les énumère et au final conclut qu’ils ont tous été surmontés. Et Donald Trump a enfoncé le clou pour clore le chapitre: « Personne n’a besoin de l’Otan plus que la France ».  

L’Organisation née en 1949 se trouve confrontée à des défis considérables 30 ans après la chute du mur de Berlin. Et elle est décidée à les affronter.

Dans sa déclaration finale, l’Otan reconnaît pour la première fois « l’influence croissante et les politiques internationales de la Chine comme des opportunités et des défis, auxquels nous devons répondre ensemble en tant qu’Alliance ». Elle dénonce par ailleurs les actions agressives de la Russie et avertit qu’elle restera « une alliance nucléaire aussi longtemps qu’il y aura des armes nucléaires ». Deux positions dictées par les Etats-Unis.

Elle convient enfin que « le terrorisme est le principal ennemi ». Le sujet a été un des points durs du sommet. Sa définition a opposé durement Emmanuel Macron et le président turc Erdogan qui demandait à l’Alliance de considérer comme des terroristes les combattants kurdes alliés à la coalition internationale constituée pour combattre le groupe Etat islamique en Syrie.

Emmanuel Macron a affirmé ne « pas voir de consensus possible » avec la Turquie sur la définition du terrorisme. « Il est clair que nous ne sommes pas d’accord pour classer comme groupe terroriste les forces des Unités de protection du peuple (YPG). Nous combattons le PKK et tous ceux qui mènent des activités terroristes contre la Turquie, mais nous ne faisons pas ce raccourci ou cette agrégation que la Turquie souhaite entre ces différents groupes politiques et ou militaires. Il y a un désaccord et il n’est pas levé », a expliqué le président français au cours de sa conférence de presse.

Mais les deux dirigeants ont approuvé la déclaration finale. Le texte condamne le terrorisme « sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations » et le considère comme « une menace persistante pour nous tous », a expliqué le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg.

Le président Erdogan a également levé son opposition à l’adoption des nouveaux plans de défense pour les Etats Baltes, la Pologne et le flanc sud de l’Alliance.

« Des désaccords se sont exprimés au cours du sommet. Cela serait très étrange autrement », a commenté Jens Stoltenberg. « Mais nous avons toujours réussi à les surmonter et à nous unir autour de notre objectif clé qui est de nous défendre les uns les autres », a-t-il assuré.

Jens Stoltenberg s’est vu confier la mission de réfléchir à la vision que l’Otan doit avoir de ses valeurs, de ses objectifs et de ses moyens. Il devra rendre son rapport pour le prochain sommet en 2021. Une petite victoire contre les Français qui préconisaient de confier cette réflexion à « un groupe de personnalités politiques indépendantes ». Le prochain sommet dira si l’Otan a trouvé un logiciel pour guider ses muscles. 

Les Européens vont aussi devoir se positionner entre eux. 22 membres de l’UE sont dans l’Otan. Ils ont bien du mal à s’exprimer au sein d’une Alliance dominée par les Etats-Unis et a protester contre les agissements de  la Turquie, qui agit comme bon lui semble tant qu’elle a le soutien de Washington.

Si l’Otan est tout en muscles, mais sans cerveau;  l’Union européenne est constituée de membres très faibles dirigés par beaucoup de têtes, ironise un diplomate de haut rang. Emmanuel Macron est allé très loin sa réflexion durant son entretien à l’hebdomadaire The Economist. Il demande aux Européens d’engager une réflexion en termes de souveraineté. Le vieux continent doit-il toujours se positionner comme les Américains ? A l’Otan, la ligne est « il faut garder les Américains dans l’Alliance et la Russie reste l’ennemi. La Turquie ne joue pas le jeu, mais il faut qu’elle reste dans l’Otan pour des raisons géopolitiques ». Les déclarations des sommets de l’UE sont plus nuancées.

Quelle doit être la stratégie des européens vis à vis des Etats-Unis si le président américain considère les Européens comme des ennemis ? La taxe numérique vise les entreprises qui menacent l’économie réelle grâce aux avantages fiscaux dont ils bénéficient. Donald Trump a décrété des sanctions pour punir la France. L’UE va-t-elle se diviser ou faire front commun ?

Donald Trump n’aime pas l’Union européenne. Il ne la comprend pas et cherche à la diviser pour l’affaiblir. Il a joué à ce jeu au cours du sommet de l’Otan. Il a organisé une réunion très médiatisée des membres du « club des 2% », les 9 pays –- Etats-Unis, Royaume Uni, Grèce, Lituanie, Lettonie, Estonie, Roumanie, Pologne et Bulgarie – qui consacrent 2 pc de leur PIB a leurs dépenses militaires. Les autres sont les « mauvais payeurs ». Une manière peu subtile d’humilier.

Les Alliés se sont engagés en 2014 a atteindre cet objectif en 2024. Mais certains sont très en retard. L’Allemagne est à 1,38 % et trois pays –- Espagne, Belgique et Luxembourg– sont à moins de 1 pc.

Que faire avec la Turquie, candidate à l’adhésion mais présidée par un homme qui s’éloigne chaque jour un peu plus de l’Europe et de ses valeurs ? Quel comportement adopter avec la Russie ? Emmanuel Macron prône un dialogue sans aucune naïveté avec Moscou pour réduire la conflictualité avec la Russie. Tous les Européens ne sont pas sur cette ligne.

L’ancien président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk, n’est pas tendre avec le chef de l’Etat. « Si Macron veut être un des dirigeants importants de l’UE, il doit protéger nos liens avec les Etats-Unis. Il faut qu’il se sente responsable de l’Union européenne comme d’un ensemble, pas seulement de la France, pour que nous puissions le considérer comme tel. Angela Merkel a toujours pensé à l’Europe et a sacrifié ses intérêts nationaux pour nous protéger tous », a-t-il lancé dans un entretien a sept grands quotidiens de l’UE. La critique est sévère pour l’ego du président français, car elle est très partagée parmi les autres dirigeants européens.

La nouvelle commission présidée par l’Allemande Ursula von der Leyen se dit et se veut « géopolitique ». Elle va devoir proposer des pistes de réflexion pour aider les Etats membres à adopter une stratégie commune. Ce ne sera pas chose aisée, avertit le nouveau patron de la diplomatie européenne, l’Espagnol Josep Borrell. Il pointe les divisions au sein de l’UE vis à vis de la Russie et de la Chine et rappelle que l’Union européenne s’est tue sur l’opération militaire de la Turquie en Syrie. Le parrain américain de l’Otan a encore de beaux jours devant lui en Europe.

 

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