La solidarité européenne à l’épreuve du virus

La solidarité européenne à l’épreuve du virus

L’image est désastreuse. Au plus fort d’une pandémie dévastatrice, les dirigeants de l’Union européenne s’invectivent et se discréditent. Mais la raison devrait l’emporter, car tous les pays sont dans le même navire et un naufrage les emportera tous.

« On attendait plus de sens de responsabilité de la part de nos dirigeants », a déploré le présidents du Parlement européen, l’Italien David Sassoli, au lendemain d’un sommet européen marqué par une nouvelle fracture entre le Nord et le Sud. L’opposition a porté sur les moyens à mettre en oeuvre pour relancer la machine économique européenne une fois la pandémie vaincue.

« Union veut dire solidarité. Sans solidarité il n’y a pas d’Union. Le Conseil Européen échoue car des pays appliquent à la crise du covid19 le même narratif cigale contre fourmi de la crise de 2008. Mais le virus touche tout le monde, les soi-disant cigales et les soi-disant fourmis », a pour sa part tonné l’ancien président du conseil italien Enrico Letta, président de l’Institut Jacques Delors.

L’objet du ressentiment: la demande de création d’un instrument de dette commun, vulgarisé sous l’appellation « corona bonds », pour financer la sortie de crise.

L’idée de mutualiser les dettes des pays de la zone euro au nom de la solidarité entre européens divise l’UE depuis des années et était devenue un sujet tabou.

Mais face à l’ampleur prise par la crise,  elle a été remise sur la table dans une lettre signée par les dirigeants de neuf pays: France, Espagne, Italie –les trois pays les plus touchés par la pandémie– Belgique, Luxembourg, Portugal, Grèce, Irlande, et Slovénie.

Le sommet européen convoqué en vidéoconférence par Charles Michel le 26 mars s’annonçait à haut risque. Les ambassadeurs ont négocié durement et le projet de déclaration commune a été finalisé quelques heures avant la réunion.

« On savait qu’il n’y avait pas d’accord sur les instruments à mettre en place », a confié un participant. En outre, la vidéoconférence ne se prêtait pas à une négociation, assurait-on.

Le président du Conseil italien Giuseppe Conte en a décidé autrement. Il a dit non à ce qui était proposé. « Il s’agit ici de réagir avec des instruments financiers innovants et réellement adéquats à une guerre que nous devons mener ensemble pour la gagner le plus rapidement possible », a-t-il déclaré. Et il a fait connaitre son opposition à la presse.

L’Italie vit une tragédie. Entre jeudi et vendredi, le virus a tué 969 personnes en 24 heures et porté le bilan à 9.134 morts.

Le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez l’a soutenu dans son refus. L’Espagne suit une courbe similaire à celle de l’Italie.

La pandémie avait fait plus de 10.000 morts vendredi et les bilans ne vont cesser de s’alourdir à mesure que le pic va arriver dans les Etats membres.

Le sommet était virtuel, mais pas les débats. « On peut négocier en vidéoconférence. On peut même marquer ses différences et s’engueuler« , a raconté un des participants.

« Tous n’ont pas pris la parole, mais tout le monde a suivi ce qui se passait », a-t-il confié.

L’image du Premier ministre néerlandais Mark Rutte est sortie très abîmée de ce sommet. « Il a fait de la politique intérieure, tout comme l’Espagnol et l’Italien », a expliqué le représentant d’un Etat membre.

Angela Merkel, en quarantaine chez elle, a joué un rôle de modérateur. Elle a appelé Rutte faire preuve de « souplesse constructive ».  L’Allemagne a pour sa part fait beaucoup de concessions avec cette crise: elle a accepté de renoncer à l’équilibre budgétaire, l’impératif du Schwarze Null (zéro noir),  et de suspendre les règles européennes de discipline budgétaire du Pacte de stabilité. Mais Angela Merkel n’est pas encore prête à proposer une mutualisation des dettes au sein de l’UE.

Au final, les dirigeants européens ont décidé de se donner un peu de temps et ont accepté de laisser toutes les portes ouvertes.

« On ne gagnera pas un prix de beauté pour la manière, mais on y est arrivés », a commenté un des participants.

La déclaration commune a été approuvée avec beaucoup de subtilités. Un « s » peut avoir beaucoup de conséquences, a-t-il insisté.

Angela Merkel et Mark Rutte ont clamé haut et fort leur opposition aux « corona bonds » à l’issue de la vidéoconférence.

« Nous sommes contre (…) et je ne peux pas imaginer quelle circonstance pourrait nous faire changer d’avis », a soutenu le Néerlandais.

« Des postures », a assuré un participant. « Qui peut prédire ce que réservent les prochains jours ? Rutte peut se retrouver, comme l’Italie et l’Espagne, confronté à la violence de la pandémie », a-t-il souligné.

Or il n’a pas très bien géré le confinement, décidé dans la précipitation après avoir assuré qu’il était opposé à cette mesure. Et déjà il demande l’aide de ses partenaires pour prendre en charge les malades néerlandais.

« Nous vivons une période exceptionnelle. Les choses changent très vite et les positions aussi », a observé le négociateur.

La déclaration commune n’a écarté aucun moyen, contrairement à ce qu’ont soutenu la chancelière et le Premier ministre néerlandais.

« Nous invitons l’Eurogroupe à nous présenter des propositions dans un délai de deux semaines. Ces propositions devraient tenir compte de la nature sans précédent du choc du Covid-19 qui a touché tous nos pays et notre réponse sera renforcée, si nécessaire, par de nouvelles actions de manière inclusive, à la lumière des développements, afin d’apporter une réponse globale », énonce le paragraphe 12.

Une piste explorée est la création d’un instrument dans le Mécanisme européen de stabilité (MES), le fonds de secours de la zone euro, qui permette d’octroyer une ligne de crédit de précaution à un pays, un groupe de pays, voire à l’ensemble des pays de la zone euro qui en feraient la demande.

Le niveau de capital mis à disposition ne fait pas encore l’objet d’un accord. La demande est de 2% du PIB de l’état demandeur. Il faut également assouplir les conditions et décider qui est éligible. L’idée est de décider que tous les membres de la zone euro –19 pays de l’UE– sont éligibles.

Cet argent ne serait en principe pas utilisé, mais donnerait un signal rassurant aux marchés: en cas de problème, le pays concerné pourrait théoriquement y avoir recours.

Les ministres des Finances vont tenter de trouver un accord sur cet instrument qui a un intitulé: « the Pandemic Crisis Support ».

Mais un problème se pose: la colère provoquée par les prises de positions méprisantes du ministre néerlandais Wopke Hoekstra pour les pays du sud, accusés de ne pas savoir gérer

Le Premier ministre du Portugal Antonio Costa a publiquement fustigé l’attitude « dégueulasse » et « inacceptable » du Néerlandais. « Cette mesquinerie menace l’UE », a-t-il averti.

L’espoir demeure que les ministres surmonteront leur aversion pour leur collègue néerlandais et seront en mesure de présenter des propositions. Le commissaire Paolo Gentiloni évoque des pistes dans un entretien au Soir Un nouveau sommet européen sera alors organisé dans la foulée à la mi-avril.

Le pluriel adopté pour les propositions permet d’explorer d’autres pistes. La patronne de la Banque Centrale Européenne Christine Lagarde a plaidé pour la création d’un instrument d’endettement commun.

Le moment n’est pas venu. Mais de nombreuses voix s’élèvent pour appeler les Etats à la solidarité.

En Allemagne, l’ancien vice-chancelier Sigmar Gabriel fustige « les égoïsmes qui risquent de détruire l’UE ». Aux Pays-Bas, c’est le gouverneur de la Banque centrale Klaas Knot qui prend ses distances avec la position trop rigide du gouvernement.

Les divisions au sein de l’Union préoccupent Jacques Delors. L’ancien président de la Commission a des mots très durs. « Le climat qui semble régner entre les chefs d’Etat et de gouvernement et le manque de solidarité européenne font courir un danger mortel à l’Union européenne. Le microbe est de retour».

« L’urgence consiste actuellement à lutter contre la pandémie de coronavirus et ses conséquences immédiates », ont insisté les dirigeants européens. Mais il faut commencer à préparer les mesures nécessaires pour revenir à un fonctionnement normal des sociétés et des économies.

« Cela nécessitera une stratégie de sortie coordonnée, un plan de relance global et des investissements sans précédent ». La déclaration commune le spécifie au paragraphe 22.

Les « corona bonds » n’ont pas été enterrés.

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