Le leader de la Vieille Europe

Le leader de la Vieille Europe

Trois sommets européens auront été nécessaires pour boucler les nominations aux postes de pouvoirs de l’UE. Pour la première fois dans son histoire, l’Union brise le plafond de verre avec la désignation de deux femmes,  mais l’accord a été conclu dans la fureur et porte en lui les germes de la division. Adversaire déclaré de la partitocratie, Emmanuel Macron a eu la peau des deux  candidats élus par les vieilles familles.  Aucun ne faisait consensus et leurs profils ne répondaient pas aux exigences.  Le Bavarois Manfred Weber, soutenu par Angela Merkel et les formations du Parti Populaire européen, est tombé le premier, privé de majorité au Parlement européen avant l’ouverture du sommet du 20 juin. Le Néerlandais Frans Timmermans, prétendant des socialistes européens, a été éliminé dix jours plus tard au terme d’une très longue nuit de colère.

Victoire, clament les laudateurs du chef de l’Etat.  « Ces derniers mois, certains commentateurs parlaient d’une France isolée en Europe, brouillée avec notre partenaire allemand. Le dernier sommet est venu prouver l’inverse à ceux qui ne voulaient pas voir, confirmant qu’Emmanuel Macron est le leader politique de l’Europe »,  s’est gargarisé Pieyre-Alexandre Anglade, membre du bureau exécutif d’En Marche, le parti du président.

Les avis divergent.  Beaucoup sont circonspects. La nouvelle équipe dirigeante de l’Europe est jugée fragile. Ancien Premier ministre du Luxembourg et vieux briscard de la politique européenne, Jean-Claude Juncker, 64 ans, va remettre les clefs de la présidence de la Commission à l’Allemande Ursula von der Leyen, 60 ans, ministre de la Défense peu connue en Europe et très contestée dans son pays. Novice, Mme von der Leyen n’a aucune équipe dans la place et va devoir diriger une technostructure dont la majorité des cadres ont été nommés par son compatriote Martin Selmayr,  secrétaire général de l’institution, qui déploie tous ses atouts pour demeurer indispensable après avoir servi son prédécesseur.

Ancien gouverneur de la Banque d’Italie, Mario Draghi, 71 ans,  est remplacé à la tête de la Banque Centrale Européenne à Francfort par la patronne du FMI, la Française Christine Lagarde, 63 ans, avocate et femme d’affaires. La nomination de Mme Lagarde rassure la France et les pays du sud, très inquiets à l’idée de voir l’institution financière être dirigée par l’Allemand Jens Weidmann, patron de la Bundesbank et adversaire déclaré de la politique monétaire menée par l’Italien. « Le risque est qu’elle soit très influençable, car elle n’a pas de pensée élaborée en matière de politique monétaire » , estime Sébastien Maillard, directeur de l’Institut Notre Europe. Le fait que la Banque Centrale ait été incluse dans des tractations politiques sur des nominations pose en outre un problème pour son indépendance, souligne-t-il.

Emmanuel Macron avait exigé la parité et les respect des équilibres géographiques. Le second critère a été enseveli dans la bataille. L’Est de l’Europe est le grand perdant de l’accord. La diplomatie européenne est confiée à un très vieux ministre des Affaires étrangères originaire du Sud,  le socialiste espagnol Josep Borrell. Agé de 72 ans, il pourrait peut être ne pas terminer son mandat de cinq ans. Et la présidence du conseil européen,  confiée en 2014 au Polonais Donald Tusk , revient au Belge Charles Michel. L’élection de l’Italien Davide Sassoli à la présidence du Parlement européen confirme la main mise des pays de la vieille  Europe sur les institutions de l’Union.

Le Parlement européen pourrait ruiner l’affiche.  Il est invité à se rebeller car il a perdu le bras de fer engagé avec le Conseil pour le contrôle des nominations. Il doit se contenter de valider ou non le choix des chefs d’Etat et de gouvernement. Il s’est surtout discrédité avec les renversements d’alliances. Les nouveaux  présidents des groupes socialiste et centriste se sont révélés être de simples exécutants aux ordres de Paris et Madrid, accusent les collaborateurs du patron du groupe du PPE, Manfred Weber.

Le vote pour confirmer Ursula von der Leyen est prévu le 16 juillet et il n’est pas acquis. Elle devra obtenir au moins 376 voix, ce qui va la contraindre de convaincre les 154 élus socialistes de voter pour elle. Les  suffrages du PPE (182) et des Libéro-centristes de Renew Europe (108)  ne suffiront pas. Or les Socialistes sont très divisés. Une partie d’entre eux pourraient décider de ne pas obéir à leur présidente, l’Espagnole  Iratxe Garcia Perez, et sanctionner l’élimination de Frans Timmermans.

Etroitement associée par Emmanuel Macron aux décisions prises pendant les sommets, notamment à l’élimination de Manfred Weber et de Frans Timmermans,  a chancelière sort de ces nominations très affaiblie. Elle a certes placé une de ses proches à la tête de la Commission européenne, mais sa coalition tangue. Elle a été obligée de s’abstenir lors du vote pour désigner sa candidate à la présidence de la Commission à cause de sa coalition. Le SPD est furieux de l’élimination de son candidat Frans Timmermans et elle est contestée au sein de la famille du PPE.

« Ce n’est pas une très bonne nouvelle », surtout si la Groko tombe, a commenté un diplomate de haut rang en poste à Bruxelles. « Ce n’est pas très rassurant », a-t-il confié.

« Il y a une fureur contre Macron en Allemagne », a-t-il souligné. Manfred Weber l’alimente. Humilié par son échec, le Bavarois a accusé  Emmanuel Macron de  « travailler de conserve avec Viktor Orban », le dirigeant « illibéral » hongrois, et « d’abîmer l’Europe démocratique » dans un entretien à la Bild, un quotidien populaire très lu en Allemagne.

« Les Allemands en général ne sont pas anti-français, mais on note une poussée des pulsions nationalistes très inquiétante et il faut éviter la contagion de l’opinion publique, comme cela s’est produit en Italie », a averti ce diplomate. Il faut éviter de les alimenter depuis la France, a-t-il insisté.

L’accord sur les nominations fait aussi tanguer l’Espagne, alors que Pedro Sanchez cherche à assurer son investiture. Le vote est prévu en juillet. La presse ibère n’est pas tendre pour le dirigeant socialiste, accusé d’avoir accepté un poste inutile pour Josep Borrel. « Personne ne veut être Haut Représentant, parce qu’il n’y a que des coups à prendre. Rien de positif. Et en plus l’argent reste géré par la Commission », confie un responsable de l’EEAS, le service européen pour l’action extérieure.

Pedro Sanchez a assuré que Borrell aurait des compétences beaucoup plus élargie que son prédécesseur, l’Italienne Federica Mogherini, et qu’il gérera les 14 milliards du Fonds européen pour la Défense. A confirmer.

L’accord laisse enfin planer une grande inconnue: l’attitude des pays de l’Est de l’Europe, qui n’ont obtenu aucun des postes de pouvoir. « Ils paient le prix de s’être opposé à tout », a commenté un des négociateurs de l’accord. « On ne peut pas récompenser ceux qui bloquent pour bloquer », a-t-il souligné.

Mais cette volonté de punir risque d’accentuer la fracture ouverte entre l’Est et la vieille Europe. Les trois grands défis pour la nouvelle équipe dirigeante seront la crise des migrants, la lutte contre le réchauffement climatique et la Défense. Trois sujets sur lesquels les deux Europes s’affrontent, pour le plus grand plaisir des deux comtempteurs de l’Union, l’Américain Donald Trump et le Russe Vladimir Poutine.

« Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Le nouveau « leader de l’Europe » devrait méditer l’adage.

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