Le prix à payer pour préserver le grand marché sera élevé

Le prix à payer pour préserver le grand marché sera élevé

Égoïstes, faibles et méfiants: tous ces défaut divisent les dirigeants européens. Mais ils ont un bien commun: le grand marché. Il feront le nécessaire pour le protéger, car sa survie est la condition de la relance des économies nationales, toutes touchées par la crise économique provoquée par la pandémie.

Le prix à payer sera élevé. Un plan de relance avec une levée de fonds de mille milliards d’euros, comme le réclame la France, signifie un budget européen avec un plafond de ressources propres porté à 3 % du RNB européen : 1 % pour le budget pluriannuel (un peu plus de 1000 milliards) et 2 % pour l’emprunt garanti, soit 320 milliards d’euros par an sur trois ans . Les chiffres lâchés par un des négociateurs laissent pantois. Surtout quand on se souvient des causes de l’échec du sommet extraordinaire pour le budget européen du 20 mars.

Les réunions préparatoires pour la vidéoconférence du 23 avril ont permis de dégager un consensus en faveur d’un instrument de relance adossé au budget pluriannuel. Mais beaucoup de questions restent posées et des désaccords subsistent, liés à la méfiance des pays du Nord vis à vis de ceux du Sud.

La Commission européenne dirigée par l’Allemande Ursula von der Leyen soutient que le budget pluriannuel est l’instrument idoine. Elle sera mandatée par les dirigeants européens pour leur soumettre un projet fin avril. Ses services ont déjà travaillé sur un modèle, qui a fuité dans la presse la veille du sommet.

L’idée est d’utiliser le différenciel entre le plafond des ressources propres et le plafond de dépenses, le « headroom »,  pour permettre à la Commission d’emprunter à la BEI avec la garantie des Etats membres.  Ce sera une première.  Jamais le « headroom » n’a été utilisé pour des montants aussi importants. 3 fois 320 milliards en garanties pour lever 1 trillion. Mais cela suppose un accord des 27 pour augmenter le plafond des ressources propres.

Angela Merkel a donné le signal jeudi, quelques heures avant le début du sommet. L’Allemagne est prête, « dans un esprit de solidarité »,  à des « contributions beaucoup plus importantes » au budget de l’Union européenne, a annoncé la chancelière devant les députés.  Cette contribution « plus importante » sera apportée sur « une période limitée », a-t-elle insisté.

Comment vont réagir les plus rétifs à cette annonce de la chancelière qui leur force la main ?  Les Pays-Bas, chefs de file des « frugaux », campent sur leur position. Le budget pluriannuel 2021-2027 ne devra pas excéder 1 % du RNB européen et La Haye ne cédera pas sur ses rabais. Mais le gouvernement néerlandais a fait savoir qu’il n’est pas opposés à un instrument de relance. Reste à voir si les Pays-Bas accepteront de s’engager de manière conséquente pour la garantie sur les ressources propres. Comment vont se positionner les Autrichiens, les Finlandais, les Suédois,  les Danois ?

On ne peut pas dire non à tout. Les 27 sont dans le même bateau et il prend l’eau. Soit ils s’unissent pour colmater, soient ils coulent. « Si notre marché unique, notre moteur, ne repart pas, l’Europe sera en grandes difficultés », a averti l’Élysée à la veille du sommet. « On ne peut pas être dans le marché unique et ne pas contribuer à sa relance ».

Marchands, les Néerlandais commencent à entendre le message. Les centaines de milliers de tonnes de tulipes jetées aux ordures à cause de la fermeture des frontières internes de l’espace Schengen ont marqué les esprits. « La solidarité est dans notre intérêt à tous », soutiennent les pays du sud. Une perte de compétitivité causée par un endettement insoutenable rendrait la relance asymétrique et conduirait à une fragmentation du grand marché, de la zone euro et de Schengen. « Le Nord a donc intérêt à ce que le Sud ne s’effondre pas. Mais c’est encore difficile à faire comprendre », déplore un fonctionnaire européen impliqué dans les négociations.

Le sommet du 23 avril sera « un sommet d’étape », mais il sera important, car il va lancer le processus pour la relance.  Ancien directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce,  Pascal Lamy parle de « test de solidarité ».  Pour l’ancien collaborateur de Jacques Delors lorsque le Français présidait la Commission européenne, ce « test de solidarité se joue maintenant, en vraie grandeur. Dans les jours, les semaines, tout au plus les mois qui viennent ».

Des décisions seront prises lors du sommet des 18 et 19 juin. Pas avant.  Car personne n’a encore une idée du montant de la facture. Dommage pour ceux qui adorent mettre la charrue avant les bœufs. « Il faut d’abord connaître la situation dans chaque état membres,  savoir ce dont il a besoin. Ensuite il faut déterminer la capacité d’emprunt, ce qui suppose un accord sur les garanties à fournir, et enfin s’entendre sur la forme des financements et les modalités du remboursement », rappellent les représentants des États.  Le président du conseil Charles Michel espère un accord à la fin de l’été. L’Elysée est sur cette ligne.

Les montants empruntés par la Commission au nom des 27 avec la garantie de leurs ressources propres seront mis à disposition des Etats sous forme de prêts ou d’aides pour financer des programmes inscrits dans le budget européen.  Difficile à accepter pour l’Espagnol Pedro Sanchez.  L’Espagne veut un plan de relance à 1.5 trillion d’euros et défend l’idée d’une dette perpétuelle. Refus catégorique des Néerlandais et des Nordiques . « Les Espagnols ont poussé le bouchon trop loin », regrette un diplomate européen. « Car le plan espagnol comporte de bonnes propositions ».

Pas question de subventions avertissent les Néerlandais et les Nordiques. Il faut une solidarité dans le remboursement, soutiennent les Français et les pays du Sud. Mutualiser la capacité d’emprunt est une bonne chose, mais il faut aussi mutualiser les remboursements. Il ne s’agit pas de seulement prêter à un Etat, à charge pour lui de rembourser. Une durée très longue pour les remboursements est préconisée. « Il est rare que dans une situation de crise économique majeure, on puisse emprunter à taux 0 », souligne un négociateur.

La Commission devrait proposer un panachage de prêts, de subventions et de financements pour les programmes européens. Les fonds levés devraient être remboursés après 2027 et le budget de l’UE fonctionnerait comme une garantie en cas de défaillance d’un État.

Toutes ces questions ne sont pas du ressort des dirigeants européens. Leurs soucis sont plus immédiats et terre à terre. Ils sont pressés par leurs compatriotes de répondre à des questions urgentes : quand va prendre fin le confinement ? Quand allons nous pouvoir reprendre une vie normale ? Allons nous retrouver nos emplois ? Pourrons nous prendre des vacances ? Pourrons nous quitter notre pays ? Avez vous fait le nécessaire pour nous procurer des masques ?

La pandémie les a pris au dépourvu. Elle a montré les carences des pouvoirs publics. Les dirigeants européens doivent regagner la confiance de leurs compatriotes. Car la plupart des gouvernements de l’UE sont fragiles. Leurs majorités sont faibles, instables, volatiles. Les europhobes et les populistes attisent le ressentiment.  Or la fin du confinement va être une espèce de « déclencheur de protestations sociales », avertit l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta, président de l’Institut Jacques Delors.

« On risque d’avoir des émeutes et des réactions très lourdes à gérer parce qu’on a jamais vu de tels dégâts économiques et sociaux »,  souligne-t-il.  « Les gens vont se retrouver dans une situation très très compliquée ».

 

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